Textes

PARTITIONS ET POESIES
LES PETITES FORTERESSES D’AMÉLIE DUBOIS
Jean-Luc André

FLOTTEMENT 1
Ce qui frappe l’esprit en premier lieu, en présence des Partitions du Monde et des Poésies des Etoiles d’Amélie Dubois, c’est un sentiment d’étrangeté. Comme quelque chose en suspens. Comme un moment décalé et flottant.
C’est une impression de flottement du monde comme pris dans une nappe de brouillard, ou enveloppé d’un tourbillon de neige, et que les contours s’estompent.
Cette métaphore climatique aux accents chaoïdes est cependant relativement ambiguë quant à établir un rapport descriptif du travail plastique d’Amélie Dubois.
Quoique les Poésies tirent leur origine de photos de ciels étoilés et trouvent ainsi une ascendance naturelle. En effet, un encodage informatique permet de traduire les coordonnées de chaque étoile en un couple de caractères du clavier d’un ordinateur, chaque cliché devient alors une constellation de caractères.
Ce rapport est ambigu quoique les Partitions s’originent, elles, dans le flux chaoïde de l’information quotidienne. Chaque Partition est une représentation graphique de la Une du journal « Le Monde », chaque dessin devenant une partition par transposition sur une portée musicale, partition qui sera ensuite interprétée au piano.

Mais ce rapport est ambigu, car, bien que l’origine des oeuvres soit liée pour partie au chaos, les oeuvres, quant à elles, sont les agents d’une lutte incertaine contre le chaos. Elles sont comme des forteresses dressées dans les turbulences. Fidèles en cela, et ce de manière ludique et enchantée, à Gilles Deleuze lorsqu’il écrit dans « Qu’est ce que la philosophie ? » :
« …Créer, c’est faire une coupe dans le chaos… »

FORTERESSES
Des forteresses donc, des places fortes dont la structure interne est toujours constituée sur un protocole de création précis et rigoureux qui assure une rigidité intérieure, et une capacité de résistance au délitement pour la forme qui en découle. Ces protocoles sont basés en partie sur des systèmes informatiques, ce qui assure une relation rigoureuse de terme à terme ; mais, ils sont surtout basés sur une compréhension très lucide des enjeux qui traversent le champ de l’art et la société en général, ce qui permet à Amélie Dubois d’effectuer un choix très précis des termes eux-mêmes et des modes opératoires.
Et il s’agit bien d’une opération ce à quoi assiste le spectateur, une opération dans le réel, selon une acception bien Wittgensteinienne lorsqu’il écrit dans le « Tractatus »:
« L’opération est l’expression d’une relation entre les structures de son résultat et de ses bases. »

Mais qu’elle est donc la nature de cette relation ?
Il y a bien du mathématique dans cette opération, mais il y a surtout du chirurgical au sens où cette “coupe dans le chaos” est aussi une découpe du réel si l’on envisage les Partitions et les Poésies comme autant de scalpels destinés à pratiquer des incisions et des sutures, des greffes de réel sur le réel, des protubérances visionnaires.
Cette analogie chirurgicale rend assez bien compte du caractère performatif de ce que tentent de produire les oeuvres d’Amélie Dubois dans l’épaisseur de la réalité, et, en ce sens de leur occurrence très actuelle dans les problématiques qui traversent le champ de l’art contemporain, en particulier la question du rapport réel / virtuel, et comment une opération dans le territoire de l’art peut trouver une efficience dans la praxis sociale.
Cette problématique, telle qu’elle est développée dans le travail d’Amélie Dubois renvoie à nouveau à l’idée de forteresse ainsi explicitée par Paul Virilio dans « Vitesse et politique » :
« …Non seulement la “ville” n’est pas pensable indépendamment des flux extérieurs sur lesquels elle est en prise, et dont elle règle la circulation, mais aussi des ensembles architecturaux précis, par exemple la forteresse, sont de véritables transformateurs, grâce à leurs espaces intérieurs qui permettent une analyse, une prolongation ou une restitution du mouvement…»

VIBRATION
La forteresse est un transformateur, grâce à un espace intérieur qui permet une analyse, une prolongation ou une restitution… Comme la forteresse de Paul Virilio, les Partitions et les Poésies d’Amélie Dubois sont des transformateurs, des machines de métamorphose qui captent du flux, l’analysent, puis le restituent dans une nouvelle forme.
Le flux tendu de l’information, à partir des Unes du quotidien “Le Monde”, est restitué en phrases musicales, le flux cosmique et infini des étoiles est restitué en pluies typographiques.
Ces petites forteresses sont des machines de traduction, transfert du langage imprimé au langage musical, transfert du langage cartographique de la nuit au langage typographique…

Ce sont également des machines de transduction de sorte que c’est le même type de flux qui vibre selon deux fréquences superposées. D’une certaine manière, aussi bien au travers des Partitions que des Poésies, ce sont deux vibrations du monde qui sont convoquées en harmonie.

FRAGILERESSES
Et c’est bien la rigueur de leur protocole qui permet à ces machines de transduction de trouver le point d’appui idéal pour propulser la vibration à l’échelle de la totalité du monde par la modification du percept en tant que levier.
Cette relation au monde trouve alors une seconde occurrence avec cette autre proposition de Wittgenstein extraite du « Tractatus » :
« Si c’est la bonne ou la mauvaise volonté qui change le monde, elle ne peut que changer les limites du monde, non point les faits ; non point ce qui peut être exprimé par le langage.
En un mot, le monde doit par là-même devenir absolument un autre monde. Il doit pour ainsi dire diminuer ou augmenter en totalité. »

Mais justement que peut-on en déduire quand la limite du monde est le langage lui-même ; que la volonté de changer le langage peut transformer la perception du monde ?
C’est bien ce que tente de réaliser Amélie Dubois en faisant basculer du flux dans ces petites forteresses construites avec du langage.
Ces forteresses peuvent paraître fragiles — il faudrait peut-être les appeler « fragileresses » —
il n’empêche que le flux capté est une tension effective, une force poïétique qui fait basculer le monde dans une autre vibration selon le vieux principe du levier et du point d’appui, compression du flux turbulent dans le transcodage et dilatation du langage reconstruit dans l’espace musical ou cosmique… cohérence de l’organisation et puissance du déplacement… structure et légèreté…

FLOTTEMENT 2
Cette impression de flottement évoquée au début est donc bien liée au dispositif lui-même, au stratagème ; mais ce n’est pas le dispositif qui flotte, c’est un percept de flottement qui se dégage des petites forteresses. Percept affecté qui trace la ligne directrice du stratagème, ce qui nous fait appréhender chaque oeuvre comme partie d’une grande machine abstraite. Et percept affecté qui englobe toute relation au monde entraînant ce sentiment d ‘étrangeté d’un monde en suspens comme entre deux vibrations, comme lorsque la perception d’une émission est perturbée par deux fréquences superposées…

Cette perturbation de la perception, cette impression de flottement, c’est aussi un phénomène de distorsion, bien identifié par Amélie Dubois dans ses processus de transduction.
Partitions et Poésies ne sont pas des opérations destinées à rendre le monde plus lisse et plus tranquille, elles tendent au contraire, chacunes à leur manière, à rejoindre la définition de l’œuvre d’art de Gilles Deleuze et Félix Guattari comme bloc de sensations :
« … La sensation composée, faite de percepts et d’affects, déterritorialise le système de l’opinion qui réunissait les perceptions et affections dominantes dans un milieu naturel, historique et social. Mais la sensation composée se reterritorialise sur le plan de composition parce qu’elle s’y présente dans des cadres emboîtés.
En même temps le plan de composition entraîne la sensation dans une déterritorialisation supérieure, la faisant passer par une sorte de décadrage qui l’ouvre et la fend sur un cosmos infini. »

Jean-Luc André
Artiste plasticien et théoricien de l’art - Professeur à l’ENSA BOURGES
Fondateur du groupe de musique expérimentale Déficit Des Années Antérieures
Expose régulièrement Galerie LARA VINCY à Paris
A publié : De la détérioration en 1990, Le bord du réel en 2000, Les saletés de la chimère in INTER art actuel en 2007.


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